Les parois et les qualités du support d'écriture.
Le support d'écriture tiré du papyrus se présente
comme un contreplaqué à deux niveaux :
au niveau de la cellule, ou ultrastructural (architecture microfibrillaire
des parois cellulaires)
au niveau de la manufacture, ou macroscopique (disposition des lamelles
de tige par l'artisan comme pour un panneau de contreplaqué)
Sa valeur comme matériel d'écriture est attestée
par l'état remarquable des documents qui nous sont parvenus.
Le papyrus est souple, résistant, durable, léger, fin,
d'aspect satiné, non poreux.
Le principal sujet d'interrogation a surtout concerné le mode
de fabrication et la façon dont était obtenue l'adhésivité
des bandes de tissu végétal détachées de
la tige. Si la récolte de la plante a été plusieurs
fois figurée par les Egyptiens, il n'existe pas de document d'origine
indiquant comment la transformation avait lieu. Pourtant, elle faisait
probablement l'objet d'une activité artisanale intensive mais
c'était un monopole d'état et il est possible que le procédé
ait délibérément été tenu secret.
La référence antique dans ce domaine est la description
qu'en donne Pline et qui comporte l'indication :"tout papyrus se
tisse sur une table humectée d'eau du Nil dont le limon fait
l'effet d'une colle" (textitur omnis madente tabula Nili aqua
: tubidus liquor vim glutinis praebet). Source d'exegèses
variées, ce passage a ouvert le débat, non clos, sur l'usage
possible d'additifs servant d'empois pour augmenter artificiellement
la cohésion.
Les essais modernes pour retrouver le procédé perdu et
fabriquer du papyrus feuilleté selon les méthodes traditionnelles
ont montré qu'il était possible d'obtenir une bonne adhésion
sans nécessaire enduction de substances collantes. Il est souvent
admis que la "sève cellulaire" (cell sap) et la "gomme
naturelle" (natural water-soluble gums) servent de lien ; encore
que certains auteurs penchent pour l'utilisation d'amidon dans l'antiquité
comme adhésif.
Deux techniques ont été employées afin d'analyser
les composés minéraux
présents dans les papyrus supports d'écriture : la microsonde
couplée à la microscopie électronique à
balayage, l'Accélérateur Grand Louvre d'Analyse Elémentaire
(AGLAE).
1) Analyse à la microsonde
Le sodium, le chlore, le potassium et le calcium sont majoritairement
présents ; ce sont les minéraux nécessaires à
la croissance de la tige, ils s'accumulent avec l'âge. Sont aussi
détectés le silicium, le soufre ainsi que d'autres minéraux
à plus faible teneur.
Les résultats obtenus à la surface externe des papyrus
anciens sont différents de ceux obtenus à la surface interne
(faces collées). La surface externe contient essentiellement
du silicium, la surface interne contient plutôt du sodium et du
chlore. Ces éléments sont dus à la présence
de sable et de sel. Le sable reste en surface tandis que le sel pénétre.
Une quantité variable d'aluminium est observée, probablement
fonction du milieu où ont été trouvés les
papyrus.
2) AGLAE
AGLAE est un accélérateur de particules du laboratoire
de Recherche des Musées de France. C'est une méthode d'analyse
quantitative non destructrice. Les méthodes ont été
réalisées comparativement sur des papyrus modernes fabriqués
dans ce laboratoire à partir de plantes fournies par le Museum
National d'Histoire Naturelle, ainsi que sur des papyrus anciens fournis
par le Musée du Louvre.
Les quantités de silicium, chlorure et sodium sont supérieurs
dans les papyrus anciens mais chutent après nettoyage, ce qui
est en rapport avec la présence de chlorure de sodium et de sable
d'origine extérieure.
L'aluminium et le soufre sont plus importants dans les papyrus anciens.
L'aluminium vient probablement de la terre et le soufre d'une pollution
extérieure.
Le brome est présent à l'état de traces, il en
est de même dans les manuscrits de la mer Morte.
Les composés organiques
Substances endogènes susceptibles de renforcer la cohésion
Une pratique usuelle dans l'industrie papetière est l'incorporation
de substances auxiliaires pour augmenter le rendement de formation
de liaisons entres les fibres constitutives. Les additifs sont des
molécules
polaires hydrophiles qui ont des groupements hydroxyles très
accessibles. Ces derniers exercent une forte attraction sur les groupements
analogues des parois et sont d'autant plus efficaces qu'ils peuvent
s'orienter librement dans la solution.
Les dérivés amylacés sont les plus classiques de
ces adjuvants ajoutés pour augmenter la résistance du
papier : au pontage fibre-fibre se substituent des liens indirects fibre-amidon-fibre
plus nombreux et efficaces.
Parmi les autres additifs utilisables se trouvent les hémicelluloses
et particulièrement les xylanes, très polaires et donc
très adhésifs.
Or, ces deux catégories de substances, amidon et hémicelluloses
riches en xylanes, se trouvent à l'état natif dans les
cellules de papyrus et sont libérées au moment de la fabrication
du support d'écriture. Les grains d'amidon sont dispersés
par le simple traitement mécanique. Les hémicelluloses
à xylanes sont, elles, étroitement liées à
la masse pariétale.
Les conditions de fabrication du papyrus comportaient des séjours
du matériel dans une eau stagnante qui, à défaut
d'être forcément du Nil, devait être tiède
et non stérile. Cette étape de la fabrication devait être
favorable au développement de microorganismes et s'accompagner
d'un début d'attaque d'une partie des glucides pariétaux.
Amidon et hémicelluloses peuvent donc être libérés
par les cellules elles-mêmes.
Les clichés obtenus en microscopie électronique dans
le papyrus ancien montrent des contenus cellulaires qui suggèrent
la persistance de résidus protoplasmiques et notamment des enveloppes
d'amyloplastes, ce qui paraît possible compte-tenu du dessèchement
et de la conservation en milieu sec.
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Papyrus antique.
Enveloppe périphérique évoquant
la silhouette d'un plaste autour de grains d'amidon (MET).. |
Cependant, une colle amylacée a nettement été
décelée sur différents échantillons de papyrus
antiques au niveau de la jonction entre les feuilles d'un rouleau. Ces
colles contiennent de la farine de blé ou d'orge. Dans d'autres
cas, une colle amylacée était utilisée pour encoller
plusieurs couches de papyrus formant des cartonnages.
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Présence probable d'une colle
amylacée sur un papyrus antique. Coloration
au lugol des grains d'amidon.
(Cliché Marie-Caroline de Bignicourt) |
Les clichés montrent aussi la présence de bactéries
localisées soit entre les parois, soit à l'intérieur
même de la paroi. Dans les deux cas, le microorganisme est entouré
d'un enchevêtrement de polysaccharides en continuité avec
ceux des parois.
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Papyrus
récent.
Présence d'une bactérie entre les parois (MET). |
Papyrus
récent.
Présence d'une bactérie intrapariétale (MET).. |
Au total, les tissus végétaux utilisés comme matière
première renferment les éléments nécessaires
pour une auto-adhérence des parois.
L'analyse des sucres a été faite par chromatographie
en phase gazeuse ; ont été décelés principalement
: glucose, galactose, xylose et arabinose en quantités très
variables d'un papyrus à l'autre.
La cellulose et la lignine
L'analyse par thermogravimétrie permet de quantifier ces constituants.
L'analyse chimique globale indique une teneur en cellulose de 50 à
60 % de la matière sèche et de 36 à 40 % en lignine.
Ces proportions varient en fonction du lieu de culture et de la saison
de récolte des tiges de papyrus, puis en fonction de la technique
de fabrication du support d'écriture et des conditions de sa
conservation. La lignine se dégrade au cours du viellissement
et son pourcentage diminue.