| La fermentation est associée en alchimie à la
notion de transmutation ; c'est la transformation, le mûrissement
organique qui prépare la régénerescence, le
passage de l'état de mort à l'état de vie
...La valorisation symbolique de la fermentation (est) considérée
comme la manifestation essentielle de la vie triomphante ... |
Jean Chevalier et Alain Gheebrandt, Dictionnaire des symboles.
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Une étape caractéristique et particulièrement intrigante
qui se produit dans la pâte est le phénomène qualifié de pousse ou levée.
Elle multiplie plusieurs fois le volume de la pâte et ne se produit
que si le mélange a été ensemencé
de ferments vivants : le levain ou les levures. La température
doit être douce et régulière, et c'est pour cela
que le fournil doit être situé dans un endroit protégé et
abrité.
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| Le CO2 libéré par
la fermentation alcoolique est piégé dans le réseau
de gluten ; il en résulte la levée de la pâte. |
Le repos de la boule de pâte permet l'action
des enzymes et la formation de poches de gaz. |
La levure est un champignon unicellulaire qui forme des colonies et
possède toutes les propriétés des êtres vivants
et en particulier la capacité
de reproduction sexuée ou végétative. Dans la pâte
à pain, elle se multiplie abondamment par bourgeonnement. Son activité
dépend largement des conditions du milieu. Elle a une capacité
très caractéristique : elle produit son énergie soit par
respiration, soit par fermentation. Elle respire lorsque l'oxygène du
milieu est abondant, ou fermente quand l'aération est insuffisante comme
c'est le cas dans la pâte.
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Colonies de levures en microscopie
optique. |
Une
levure dans la pâte à pain
en microscopie électronique
à transmission. |
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- Les levures sont des champignons ascomycètes. La levure la
plus utilisée en industrie agro-alimentaire est Saccharomyces
cerevisiae (étymologiquement : champignon à sucre
de cervoise, la bière des Gaulois), utilisée notamment
en panification. C'est Pasteur qui a élucidé cette
double vie de la levure qui, pour produire son
énergie vitale, peut oxyder les sucres en les décomposant
complètement :
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RESPIRATION :
sucre + oxygène -------> eau
+ gaz carbonique
-
- ou
les dégrader partiellement en produisant de l'alcool et du
gaz carbonique si elle ne dispose pas d'oxygène :
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FERMENTATION :
sucre --------> alcool éthylique
+ gaz carbonique
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Coopération des amylases de blé et
des maltases de levure, fermentation alcoolique des levures
et "poussée" du CO2sur
le réseau de gluten.
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Pâte
à pain, amidon, réseau de gluten.
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"Trous"
de fermentation résultant des bulles de CO2 dans
la mie.
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- C'est aussi une levure qui intervient dans la vinification ou la
production de bière. Dans ce cas on utilise l'alcool. Pour la
panification, c'est le gaz carbonique produit qui est mis à contribution
: il dilate la pâte en créant de multiples alvéoles
et lui donne ses propriétés moelleuses. Alcool et gaz
carbonique sont évaporés par la cuisson. Les méthodes
qui mettent en oeuvre, comme dans ces exemples, les propriétés
d'un microorganisme, sont qualifiées de biotechnologies.
Elles sont très développées actuellement tant
au laboratoire que dans l'industrie grâce à la mise au
point de manipulations génétiques modernes. Remarquons
que la panification est une des plus anciennes biotechnologies que
l'homme ait inventée.
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- Le pain au levain
- La confection du levain commence par le prélèvement
d'un peu de pâte d'une pétrissée précédente.
Le "pied de culture" ou "levain chef" est
rafraîchi et renouvelé (levain de première main,
levain de seconde, levain tout point ...). Au moment de l'ensemencement,
il ne doit pas être trop jeune (pousse insuffisante), ni trop âgé car
les bactéries qu'il contient donnent une fermentation acide
puis un goût aigre. Avec le temps, la vigueur du ferment faiblit
et il faut prévoir la confection d'un nouveau levain. Sa manipulation
et sa réussite sont tout un art...
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- Cependant, la technique la plus courante en boulangerie actuellement
utilise la levure de fabrication industrielle (conservée à 4°C)
qui doit être délayée dans l'eau tiède avant
d'être incorporée
à la pâte en début de pétrissage à la
dose moyenne de 2% du poids de la farine.
De nombreux facteurs peuvent perturber la levée, et alors la
pâte ne pousse pas ou mal : température, qualité du
blé qui produit des pâtes faibles ou fortes, des additifs
comme l'acide ascorbique (vitamine C) qui augmente la ténacité.
Le sel lui-même limite la pousse en renforçant le réseau
de gluten et le boulanger qui a oublié de saler sa pâte
s'en aperçoit à la plus grande rapidité de la
levée.
Lorsqu'on ne met pas de ferment, le pain ne lève pas - c'est
le cas du pain azyme - (étymologiquement : a privatif,
zyme pour enzyme = sans ferment). C'était le cas des premiers
pains qui
étaient en fait des galettes compactes ; c'est aussi le cas
du pain de la Pâque juive et des hosties.
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Pain azyme. |
Les levures utilisent les sucres présents dans la pâte
mais ceux-ci sont rapidement épuisés, d'autres sont produits
progressivement par des enzymes qui digèrent un peu de l'amidon
de la farine. Ces enzymes, les amylases, proviennent du blé
et sont présentes dans la farine qui doit être soigneusement
conservée car ses amylases dégénèrent peu à peu
au cours du temps. Il y a donc une véritable cascade de réactions
qui coopèrent dans ce milieu hétérogène,
qu'est la pâte de blé
tendre.
Ces données biochimiques, maintenant bien connues sont longtemps
restées mystérieuses et la réussite de la panification
restait inconstante et difficile à maîtriser. La complexité du
phénomène, ses aspects aléatoires ont entraîné au
cours des siècles l'apparition de nombreux rites. Non observés,
ils étaient supposés conduire à l'échec.
IL y avait aussi nombre d'interdictions, en particulier P.
Sédillot dans Tradition et superstition
de la boulangerie et C. Bouyer dans
le Folklore du Boulanger ont relevé de
nombreuses croyances régionales qui favorisaient une bonne levée
de la pâte.
En voici quelques unes. En Haute-Bretagne, par exemple, celui qui fabrique
la pâte commence par placer la main gauche dans le pétrin
en faisant le signe de la croix de la main droite. Quand son travail
est achevé, il ferme le pétrin et sort du fournil en prenant
soin de ne pas laisser la porte ouverte, et pour cause : "si
un chat vient
à entrer, la pâte ne lève pas". Un
mauvais sort jeté sur la personne qui boulange, donne le même
résultat. Il y a des périodes ou des jours néfastes
qu'il faut éviter (vendredi Saint, jour des morts...).
Le pétrin, par ailleurs et compte tenu de son rôle dans
la fabrication du pain, est l'objet d'une grande vénération.
Ainsi, dans plusieurs provinces, s'asseoir sur l'arche où l'on
pétrit le pain de famille est une véritable profanation.
Naturellement, ces incidents s'expliquent par une volonté maléfique
; en pays chrétien, on s'en préserve par des prières
dans lesquelles l'intervention et la protection de Dieu ou de certains
saints particulièrement vénérés au plan local
sont mises à contribution. En Provence, le passant qui rencontre
quelqu'un préparant le pain, ne manquera pas de dire : "Dieu
vous le croisse !". En Basse-Bretagne, les femmes qui pétrissent
récitent une prière> >"Par votre grâce, Saint
Alor et Saint Rivoal, que la pâte s'accroisse du double pour demain."
Les suppliques peuvent aussi être analogiques, comme celle utilisée
sur le littoral de la Manche quand la pâte tarde à lever
:
-
"Pâte, le levain
qui te pousse a levé
Décide-toi donc à l'imiter
Le blé dont tu sors a levé
Et pour le ramasser
Beaucoup de gens se sont levés
Le boulanger, pour te faire, s'est levé
Pâte, décide-toi à lever." |
- Le signe de la croix s'est toujours révélé un
geste de conjuration. Dans les Ardennes, au fond du récipient
destiné à recevoir la pâte, le boulanger place
deux morceaux de bois croisés. Ailleurs, en mettant la pâte à lever,
on dessine, du tranchant de la main, une croix sur la farine et l'on
exhorte Saint Yves :
-
"Levé
ou non levé
Dans le foyer quand il sera
Que Saint Yves l'augmente." |
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