Dossier - La classification du vivant, mode d'emploi

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Qu'est-ce que classer ?

Sommaire

Introduction

Dans les livres scolaires, on confondait encore il y a quelques années trier, assigner et classer. L'erreur la plus courante consistait à présenter une clé de détermination comme une classification (Figure 1).
Figure 1 : Classification des êtres vivants d'un livre de 6ème.

I. Trier : la clé de détermination

Trier, ce n’est pas tracer des ensembles, ce n’est pas créer des groupes. C’est simplement séparer un échantillon d’objets en fonction d’arguments arbitraires. Au sein de cet échantillon, on discrimine, on distingue. La clé de détermination est un chemin décisionnel au cours duquel, à partir des attributs présentés par une espèce, l’utilisateur s’oriente vers le nom de l’espèce. C’est une sorte de jeu de piste le long d’une arborescence décisionnelle (Figure 2). Pour fabriquer la clé de détermination, le concepteur a procédé par tris successifs, qu’il a organisés en une série précise de décisions à prendre. L’utilisateur, lui, ne trie pas vraiment mais s’oriente dans le produit de ce travail.

Figure 2 : Clé de détermination simplifiée. Inspiré du livre de SVT de 6ème des éditions Hachette

La clé de détermination a pour vocation d’être pratique. Une bonne clé doit faire aboutir au plus vite au bon nom d’espèce, sans erreur. Elle ne dit rien sur le monde, et donc ne créé ni ne justifie aucun groupe, aucun concept. C’est le contraire de la classification, qui, elle, n’a pas pour vocation d’être pratique et qui restitue certaines propriétés du monde (selon un « cahier des charges » fixé à l’avance) à travers les groupes qu’elle créée. Confondre la détermination et la classification n’est pas une faute biologique, c’est une faute cognitive.

Remarque : certaines clés de détermination se contentent d’aboutir à de grands groupes du vivant. D’autres aboutissent à des noms d’espèces mais signalent, le long du cheminement, des noms de groupes, fonctionnant comme des « balises ». Sur telle branche de l’arbre décisionnel, on indique qu’on entre dans les vertébrés, dans les rosacées, etc. Ces balises ont certainement contribué à entretenir la confusion entre clé et classification.

II. Classer : faire des ensembles argumentés et les nommer

Pour nous, c’est regrouper des objets dans un ensemble, faire un lien entre ces objets qui fait sens. Cet ensemble est un concept. Il est argumenté : on met ensemble des objets parce que certaines de leurs propriétés sont partagées par tous (Figure 3). Ensuite il faut nommer ce concept.

Figure 3 : Classement de différents êtres vivants.

Dans la nature il n’y a pas de fruits de mer. Il n’y a que des individus. « Fruits de mer » est un concept très sophistiqué. C’est un concept culinaire. On a mis dans un ensemble, sous ce nom, une cinquantaine d’espèces parce qu’elles constituent une palette gustative homogène. On ne choisit d’ailleurs pas n’importe quel vin avec un plateau de fruits de mer.
Dans la nature il n’y a pas d’oiseaux. Il n’y a que des individus. « Oiseaux » est un concept très sophistiqué. C’est un concept phylogénétique. On a mis dans un ensemble 10 000 espèces parce qu’elles portaient toutes des plumes, un bréchet, une fourchette, un bec, un hallux retourné, un pygostyle. Tous ces traits ont été acquis par voie d’ascendance commune, ce qui fait que le concept « oiseau » est phylogénétique.

La classification construit des ensembles -des concepts- emboîtés les uns dans les autres. Au sein des oiseaux, il y a les psittaciformes, les falconiformes, etc.

Encore une fois, la classification n’a pas pour vocation d’être pratique. Elle nous parle du monde qui existe, selon un « cahier des charges » qui a été fixé, et qui édicte la nature des concepts qui sont créés. C’est tout le contraire de la clé de détermination, qui, elle, a pour vocation d’être pratique et ne dit rien sur le monde. Il existe des naturalistes qui préfèrent les « anciennes classifications » parce qu’ils les trouvent « pratiques ». En fait, il ne s’agit pas de véritables classifications, mais d’un double mélange (Figure 4), d’une part de classification et de clé de détermination, d’autre part d’un mélange de multiples cahiers des charges, linnéen typologistes (qui relève de concepts d’un autre temps), écologico-adaptatifs (qui relève de concepts différents) et phylogénétiques (qui relèvent de concepts modernes que les classificateurs ont décidé de créer). On reproche parfois aux scientifiques de compliquer la classification, de faire des classifications « pas pratiques». On exige parfois qu’une classification donnée soit pratique parce qu’on n’a pas compris que c’est elle qui créé les concepts. On n’entend personne dire que le nombre d’objets astronomiques ne rend pas « pratique » la compréhension de l’univers, ni qu’il n’est pas « pratique » d’avoir plus de 120 éléments dans la table de Mendeleïev. Le monde est ce qu’il est ; la science doit en rendre compte rationnellement et ne peut dans son exercice subir les contraintes de l’utilisation des connaissances. En revanche, dans un but pédagogique, on peut toujours simplifier une classification scientifique.

Figure 4

Toute classification est arbitraire. Ce qui compte, c’est qu’elle réussisse à remplir le cahier des charges qui lui a été fixé. De quelle réalité, de quelles propriétés des objets la classification va-t-elle rendre compte ? C’est ce que nous verrons dans la section suivante.

III. Assigner : ranger

Supposons que nous ayons devant les yeux une série d’ensembles emboîtés, avec pour chacun des arguments justifiant leur regroupement. Supposons que nous ayons un objet dans les mains. Assigner consiste à replacer cet objet dans le bon ensemble, en observant si ses propriétés correspondent aux justifications données pour chaque ensemble (Figure 5).

Figure 5 : Exemple d'assignation ou rangement.

Les mathématiciens spécialisés dans la classification nomment cette activité « ranger ». Certains enseignants parlent de « placer », ce qui est juste également. Notons toutefois que pour certains enseignants, si trier était synonyme de discriminer des objets selon un critère discontinu, ranger consistait à discriminer selon un critère continu. Dans ce dernier cas, « ranger » deviendrait en quelque sorte synonyme de « ordonner ».

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